Les droits sexuels et génésiques et la démocratie : un appel à l’action

Alors qu’une offensive coordonnée contre les droits sexuels et génésiques bat son plein, à l’échelle mondiale, l’autoritarisme gagne du terrain – ces deux phénomènes sont reliés.

En 2021, l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale a publié son rapport annuel sur l’État de la démocratie dans le monde, s’alarmant de la montée de l’autoritarisme dans le monde. Les régimes autocratiques sont de plus en plus effrontés dans leur répression et de nombreux gouvernements reculent vers le bas de l’échelle de démocratie en adoptant des tactiques qui restreignent la liberté d’expression et affaiblissent l’État de droit. Le soutien croissant à l’égard de politicien-nes et de partis politiques d’extrême droite, dans plusieurs pays, et leur entrée dans le courant politique dominant ajoutent à l’érosion des institutions démocratiques. 

Parallèlement, les attaques contre l’égalité des genres et les droits sexuels et génésiques s’intensifient. Elles prennent diverses formes, sont menées par un éventail d’acteurs et se manifestent à plusieurs endroits, y compris dans des espaces multilatéraux comme les Nations unies, les processus politiques et législatifs nationaux, en ligne, dans les écoles et dans nos communautés. Derrière des apparences de réaction organique à des événements isolés, ces attaques ont en commun des tactiques, des stratégies et des bailleurs de fonds par-delà les frontières, et sont rattachées à plus grande échelle à des régimes et acteurs politiques suprémacistes blancs, antidémocratiques, anti-droits humains et oppressifs. 

Décortiquer les liens entre les droits sexuels et génésiques et la démocratie

Le genre et la sexualité sont des concepts profondément symboliques et culturellement significatifs dans toutes les régions du monde. Ils servent souvent à déterminer l’inclusion et la participation politiques, d’une part, et l’exclusion et la marginalisation, d’autre part. Les organismes féministes et de défense des droits des femmes, qui militent contre les inégalités sous toutes leurs formes, ont toujours rencontré une farouche résistance de ceux et celles qui ont un intérêt direct à maintenir le statu quo.

Depuis quelques années, nous assistons dans plusieurs pays à une montée simultanée de dirigeant-es antidémocratiques, du populisme et d’attaques directes contre les droits sexuels et génésiques, les droits des femmes et l’égalité des genres. Ceci n’est pas une coïncidence.

L’hostilité à l’égard des droits sexuels et génésiques est commune à de nombreux ordres du jour politiques. Les alliances entre groupes explicitement suprémacistes blancs et ultranationalistes, fondamentalistes religieux, groupes anti-trans et mouvements anti-avortement sont bien documentées. Ce qui unit ces groupes est le besoin explicite de dominer les droits sexuels et génésiques des femmes et d’imposer des réglementations sévères et répressives à l’expression de genre et à la sexualité. Au cœur de bon nombre de ces mouvements se trouve la perpétuation du patriarcat en tant que principe organisateur de la société et de l’unité familiale – toujours hétéronormative et axée sur la reproduction. Dans plusieurs cas, cela est implicitement ou explicitement lié aux idéologies de la suprématie blanche. Les droits des femmes, l’avortement et les droits LGBTQI+ sont présentés comme des menaces existentielles au soi-disant « ordre naturel » et à l’État-nation.

Des politologues font valoir depuis longtemps que les progrès des droits civils des femmes et de la démocratie vont de pair – le militantisme pour les droits des femmes et leur participation politique étant des conditions préalables à un véritable progrès démocratique et égalitaire. Or les mouvements autoritaires et populistes sont centrés sur l’idéal du progrès uniquement pour les membres de leur communauté, au contraire du progrès pour tou-te-s.

Par conséquent, la réalisation des droits sexuels et génésiques et de l’égalité des genres est un obstacle direct pour les autocrates et les mouvements populistes, qui ont identifié et ciblé ces droits comme des menaces à leur objectif. Les acteurs antidémocratiques comprennent la puissance de l’exploitation d’enjeux qui peuvent être culturellement litigieux, comme l’avortement, les droits des personnes trans et l’éducation sexuelle complète, pour galvaniser les électeur(-trice)s et en inciter à les appuyer. Qu’il soit question d’États qui érodent les normes des droits humains démocratiquement acceptées, ou d’acteurs non étatiques qui organisent, financent et influencent la politique et la société afin de nuire à l’autonomie corporelle, tout cela signale que la démocratie est menacée.

Comprendre l’offensive mondiale coordonnée contre la santé et les droits sexuels et génésiques (SDSG)

Les acteurs anti-droits d’aujourd’hui posent des défis sans précédent pour les espaces politiques nationaux, régionaux et internationaux. Ils exploitent l’opposition aux droits sexuels et génésiques et à l’égalité des genres, en tant que principe organisateur afin d’attirer l’argent, le soutien et l’influence d’un large éventail d’ordres du jour politiques et économiques antidémocratiques. Ils opèrent dans leurs propres régions mais influencent les politiques nationales et mondiales. 

Des expert-es indépendant-es des Nations Unies et des militant-es féministes ont documenté la présence d’une cooptation et d’une instrumentalisation de concepts et de termes relatifs aux droits humains (tels que « famille », « valeurs familiales », « valeurs traditionnelles », « liberté » et « culture »), destinées à nuire aux droits sexuels et génésiques et à l’égalité des genres. L’annulation très médiatisée du droit à l’avortement protégé par la Constitution aux États-Unis n’était que la pointe de l’iceberg; elle est le fruit d’une érosion méthodique, sur de nombreuses années, des institutions de défense des droits civils des femmes. Il serait erroné de croire que le renversement du droit à l’avortement aux États-Unis est un cas isolé et que d’autres reculs des droits ne se produiront pas ailleurs sous l’effet des mêmes forces. 

Au Canada, plus de 300 organismes anti-avortement documentés cherchent à dissuader les gens de recourir à un avortement sûr par une variété de tactiques, y compris la diffusion d’informations trompeuses. Plusieurs d’entre eux sont affiliés à des organismes établis aux États-Unis, imitent leurs discours sur les « valeurs traditionnelles », rejettent l’avancement d’un éventail de droits humains liés à la sexualité et au genre, et sont enhardis par le soutien de partis politiques traditionnels. Activés par la désinformation, ces groupes ont trouvé une cause commune avec les groupes transnationaux anti-vaccins COVID-19 et les groupes haineux extrémistes. Le sentiment antidémocratique est de plus en plus accepté, comme en témoigne au Canada l’occupation d’Ottawa par le « convoi des camionneurs », dont l’objectif avoué était de « renverser le gouvernement ».

Un rapport publié en 2021 par le Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs a documenté le financement d’organismes anti-avortement à travers l’Europe par des oligarques russes. Ces mêmes oligarques ont été sanctionnés pour leur rôle dans l’invasion de l’Ukraine par la Russie, que le président Poutine présente comme une initiative de défense des « valeurs traditionnelles ». En 2020, OpenDemocracy a révélé que 12 organismes étatsuniens de la droite chrétienne dirigés par des partisan-es de l’ancien président Donald Trump ont dépensé au moins 280 millions $ US sur cinq continents pour influencer les politiques mondiales et l’opinion publique afin d’entraver les droits sexuels et génésiques.

Aux Nations Unies, cette offensive prend une allure semblable, mais avec un accent plus marqué sur les tactiques procédurales visant à retarder et à diluer les accords internationaux sur les droits sexuels et génésiques. Soutenus par des organismes anti-droits bien financés, certains États ont déployé des efforts concertés pour affaiblir le langage, les normes et les conventions acceptés, faisant dérailler des négociations sur les résolutions et utilisant à mauvais escient le langage des droits humains pour compromettre l’esprit et l’objectif des mécanismes multilatéraux de responsabilisation. Une attaque moins visible, mais non moins néfaste est la privation de ressources pour les institutions multilatérales chargées d’enquêter sur les violations de droits humains et de faire progresser les normes mondiales de responsabilisation. Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU et ses mécanismes connexes connaissent actuellement une crise financière qui empêche cet organe de premier plan de s’acquitter de son mandat fondamental en matière de droits humains.

Bâtir de meilleures démocraties en soutenant les droits des femmes et les mouvements féministes

Forts de leur historique de lutte contre les normes et comportements oppressifs qui consolident le pouvoir entre les mains d’une minorité, les mouvements féministes et de justice sociale constituent une défense puissante contre l’autoritarisme. L’histoire démontre également que les femmes et les mouvements féministes sont à l’avant-garde de l’expansion et du renforcement des démocraties à travers le monde.  

Pour renforcer la démocratie, nous avons besoin d’un engagement ferme en faveur d’une société civile solide et dynamique, des mouvements féministes et de justice sociale, de la participation accrue des femmes et des personnes de genres divers au développement de la paix et aux négociations de paix, et d’un renforcement de l’égalité des genres, notamment par la protection de la santé et des droits sexuels et génésiques (SDSG) au Canada et dans le monde. 

Le travail des organismes féministes et de défense des droits humains ne peut être dissocié du renforcement de la démocratie et des droits humains. La lutte pour les droits sexuels et génésiques s’inscrit dans le cadre plus large des mouvements de défense de la démocratie et des droits humains. Tous les gouvernements ont un rôle à jouer dans l’apport d’un soutien fort et durable aux mouvements féministes dans le monde. Ces activistes et organismes font un travail crucial en responsabilisant les gouvernements, en revendiquant des changements juridiques et de politiques bénéfiques pour tou-te-s et en pratiquant la solidarité transnationale – des piliers d’un monde plus pacifique et plus juste. 

Que devrait faire le Canada pour soutenir les efforts mondiaux en faveur de la démocratie et des droits?

Chez nous comme à l’étranger, le Canada doit prendre des mesures concrètes pour remplir ses obligations de respecter, de protéger et de réaliser les droits sexuels et génésiques de toutes les personnes, en particulier dans les domaines négligés de la SDSG. Le Canada doit continuer à investir dans les progrès en SDSG aux paliers national et international, notamment en finançant les mouvements et les organismes féministes qui sont au cœur du progrès social dans le monde, et il doit défendre les droits humains au Parlement, aux Nations Unies et dans nos collectivités. Ce moment critique exige de la part du gouvernement canadien un leadership audacieux et soutenu par des actions concrètes. Le seul antidote à la montée des mouvements autocratiques qui tentent de diviser nos communautés est de financer les organismes et les mouvements qui s’efforcent de promouvoir une vision plus ambitieuse et plus égalitaire de l’avenir, et de prendre leurs demandes au sérieux.

Recommandations spécifiques à l’intention du Canada :

Au palier international

  • Le Canada doit veiller à respecter son engagement décennal à consacrer 700 millions $ par an à des programmes mondiaux de SDSG, dont au moins 500 millions $ dans les domaines négligés de la SDSG (avortement, contraception, SDSG des adolescent-es, y compris l’éducation sexuelle complète, et plaidoyer pour la SDSG).
  • Le Canada devrait faire avancer l’ordre du jour de localisation promis en matière de développement international et prioriser l’engagement et le financement des organismes et mouvements féministes à l’échelle mondiale, notamment par un soutien continu aux programmes du Fonds pour l’égalité et d’autres mécanismes de financement de la base.
  • Le Canada doit être un champion des droits sexuels et génésiques pour tou-te-s, en tant que composante claire de sa politique étrangère, notamment par l’élaboration d’une politique d’ensemble en matière de SDSG qui contribuerait à maintenir le soutien à la SDSG dans l’ensemble de ses politiques intérieures, de son aide au développement et de ses politiques étrangères.
  • Le Canada doit combattre l’érosion du langage lié à la SDSG dans les négociations internationales et défendre la SDSG aux côtés de ses alliés mondiaux.
  • Le Canada doit veiller à ce que la politique étrangère féministe qu’il a promise aborde les liens entre la démocratie, l’égalité des genres et la SDSG.

Au palier national

  • Le Canada doit verser les 10 millions $ promis à Santé Canada pour créer et faire connaître un portail Web afin d’accroître l’accès du public à des informations exactes et fondées sur des données probantes concernant la santé sexuelle et génésique, y compris l’avortement et les soins d’affirmation du genre, et pour contrer directement la mésinformation disséminée par les centres de crise de grossesse et les groupes anti-droits.
  • Le Canada doit couper le financement fédéral des centaines d’organismes anti-droits qui se font passer pour des organismes de bienfaisance dans le but de propager la mésinformation et de dénigrer les droits humains.
  • Le Canada devrait pérenniser le mécanisme fédéral de financement de la SDSG qui répond aux obstacles à l’accès et qui fournit un financement de base crucial aux organismes de ce domaine à travers le pays, et en augmenter les ressources.
  • Le Canada devrait soutenir les mouvements canadiens pour les droits des femmes et l’égalité des genres au-delà des cycles électoraux, pour les aider à prospérer grâce à un fonds d’investissement indépendant et apportant un financement durable et à long terme aux mouvements féministes.                        
Posté sur 2022-11-03